Jusqu’à de récentes années, je lisais finalement peu de
littérature étrangère. Trop souvent rebutée par de mauvaises traductions, je préférais me limiter à une production française pourtant parfois insipide.
En lecture comme
dans toute conversation qui vaille la peine, j’ai besoin d’entendre la voix, de sentir toutes les variations de l’affect, toutes les nuances de l’émotion. Je fuis comme la peste ceux qui
s’écoutent parler, qui se complaisent dans une écriture alambiquée, précieuse. J’attends de l’auteur qu’il livre sa musique intime et que celle-ci dicte son rythme à l’œuvre
entière.
Comme beaucoup
de mes compatriotes, je ne maîtrise pas suffisamment les langues étrangères pour lire les auteurs dans leur langue originale. Je m’y essaie quelquefois mais l’entreprise est définitivement
laborieuse. Je dois donc me reposer sur une seconde voix : celle que le traducteur devra trouver pour rendre tout le pouvoir d’évocation d’un mot, d’une phrase, d’un livre écrit par un
autre. Je suis difficile en la matière et je m’enthousiasme d’autant plus quand l’exercice est réussi.
Depuis plusieurs mois, j’avais délaissé les polars mais – l’été approchant – l’un d’eux a retrouvé le chemin de mon transat sous cerisier (en attendant la plage
ensoleillée). Il s’agit d’un « giallo » sicilien, écrit par le policier anti-mafia (mais néanmoins auteur) Piergiorgio Di Cara, intitulé
Ile noire. L’intrigue est d’une telle simplicité qu’on sent d’autant plus ce qui me tient à cœur :
cette qualité de la voix, cette tension dans la langue qui fait – selon moi – la valeur de l’ouvrage.
C’est pourquoi
je veux saluer ici l’excellent travail de Serge Quadruppani qui signe la traduction de ce roman. L’italien est une langue que « j’entends », qui trouve une réalité en moi, sans que je parvienne vraiment à la parler. Or, Serge Quadruppani a réussi
cette gageure de faire affleurer dans son phrasé les brèves et les longues de l’italien, les ruptures de ton dictées par le sicilien, le laconisme de tel obscur dialecte.
Je me régale et j’applaudis donc à la conjugaison presque parfaite de ces deux voix d’auteurs.
Incipit Isola Nera
Non so.
Non so se è giusto raccontare questa storia.
Non so nemmeno se è giusto raccontare storie.
Qualcuno dice sì, che dovrei raccontarla. Ma io non sono sicuro. Non sono sicuro di niente, tanto meno se è giusto raccontare.
Je ne sais pas.
Je ne sais pas si c’est bien de raconter cette
histoire.
Je ne sais pas si c’est bien de raconter des histoires.
Certains disent que oui, que je devrais la raconter.
Mais, je n’en suis pas sûr. Je ne suis sûr de rien, et surtout pas de si c’est bien de raconter des histoires.